La qualité des espaces dans le livre de jeu de rôle

C’est sans doute une des raisons les plus importantes pour lesquelles je ne regrette pas beaucoup le livre de jeu de rôle papier. On peut dire que c’est une raison quasiment pathologique de ma part. Pour moi, un livre dont les espaces entre les mots ne sont pas de belle qualité ne mérite pas d’être gardé (après un gros effort sur moi-même, j’accepte désormais de les lire, oui, avant ils ne valaient pas la peine d’être lus). Et disons le franchement, rares sont les livres de jeu de rôle qui n’ont pas des problèmes d’espace à un endroit ou à un autre.

Revenons d’abord sur ce qu’est un espace de qualité. Les espaces entre les mots d’une même ligne doivent tous avoir la même taille (il y a des exceptions, comme l’espace fine de la typographie française à proximité de certains caractères de ponctuation ou le double espace anglais après un point). Cette taille ne doit être ni trop petite, ni trop grande, pour ne pas gêner la lecture. Le pire est quand l’espace entre les mots devient plus grand que l’interligne, l’œil peut alors décrocher de la ligne.

On peut composer un texte en justifié (le texte est aligné des deux côtés) ou en drapeau (le texte est aligné d’un seul côté). On préfère souvent un texte justifié, sans doute parce que ça fait carré. Cependant, il est plus dur de composer un texte joli quand il est justifié, on joue plus sur les espaces, qui n’ont pas la même taille d’une ligne à l’autre et il faut faire plus de césure.

Composer en drapeau fait moins chic au premier coup d’œil, cependant, la lecture est beaucoup plus agréable et moins gênée : tous les espaces sont identiques sur toutes les lignes. En général, quand j’explique ceci, les gens se mettent à hurler à la mort à dire que c’est moche la composition en drapeau. Cependant, vous noterez que c’est le paramétrage par défaut des modes lectures des navigateurs web. Lire sur son téléphone un site web au texte justifié c’est un peu l’horreur (c’est parce que la colonne est étroite, nous y reviendrons). C’est aussi la composition choisi pour les livres de Dungeon & Dragons. On le retrouve dans des jolies productions indépendantes, comme Bubblegumshoe.

Dans un cas comme dans l’autre, le but est d’obtenir un joli gris typographique, signe de la bonne qualité de lecture du texte. Mettez-vous face à un texte et louchez pour le flouter. Si vous voyez un gris régulier, vous avez un beau gris, si vous voyez des trous dedans, vous avez un moche gris et l’œil pourra être gêné ou agacé. En ce qui me concerne, dans ces cas là, il vaut mieux ne pas m’approcher.

Or, les jeux de rôle, depuis toujours, aiment bien publier sur des petites colonnes, souvent deux. Ça fait manuscrit, ça fait chic. Plus la taille de la colonne est petite, plus la composition du texte sera compliquée, même en drapeau. Maintenant ajoutez un peu d’épice : les maquettistes de jeu de rôle adore coller des illustrations entre les colonnes, réduisant parfois encore plus la taille des lignes. Et là c’est le drame. Pour avoir un détourage de l’illustration on sagouine le texte. Je vous mets quelques exemples, mais c’est quelques choses que vous trouverez dans quasiment tous les jeux de rôle. Si j’étais au pouvoir, je peux vous dire que ça coûterait cher de faire ce genre de chose. Si vous voulez faire ça et que ça soit réussi, c’est un travail de diamantaire. Il faut même envisager d’écrire ou réécrire le texte spécialement pour la composition. Pour moi, si vous n’avez pas le temps ou les moyens de faire une belle composition justifiée et avec du détourage d’illustration, faites de la composition en drapeau et évitez que des illustrations viennent diminuer la taille de vos colonnes.

Extrait du kit de survie de Vermine 2047 de Studio Agate (un bouquin plutôt joli globalement malgré ces espaces moches). L’espace vraiment dégueulasse est celui entre constructions et géantes, cela dit, notez que sur la ligne où on retrouve la largeur de colonne normale (des oiseaux ou de certaines…) il persiste un problème d’espace médiocre.

Et s’il n’y avait que les espaces médiocres entre les mots. Mais il y a pire ! Bien pire. Éloignez les enfants. Préservez leur innocence. Parfois, pour gérer le détourage d’une illustration, le maquettiste se rend compte que ça se passe mal. Et il fait appel à la microtypographie. Et là, là ça me met très très en colère. Jusque là, je vous avais expliqué que pour composer un texte on pouvait jouer sur la taille des espaces entre les mots. Ça c’est honorable, on peut faire de très belles choses comme ça. La microtypographie consiste à jouer sur la taille des espaces entre les caractères de la fonte, à l’intérieur d’un mot. Personnellement, je fais partis d’un courant modéré qui considère que le bûcher est une réponse proportionnée et bienveillante au problème. En vérité, il est très probable que je tombe souvent face à de la microtypographie bien faite, c’est-à-dire que je n’y vois que du feu, et ça, c’est très bien. En revanche, si je m’en rends compte… Oui, vous l’avez compris, je ne suis pas content du tout.

Un extrait de Polaris 3.1 de Black Book Editions. Il y a beaucoup de problème de ce type dans le document. Notez que la fonte est en petit corps et très condensée, on cherche à gagner de la place, le résultat n’est pas très heureux. On y ajoute des espaces médiocres et de la microtypographie mal faite que je vous ai surlignée.

Il y a une vraie raison pour laquelle on peut dire que c’est très vilain de jouer sur les espaces entre les mots. Les créateurs de fontes sont des artistes professionnels qui font des choix esthétiques selon des critères très précis. En plus de dessiner les caractères, ils déterminent avec le crénage la bonne distance que ces derniers devraient avoir les uns à côté des autres pour un rendu correct de leur travail. Est-ce qu’il vous viendrait à l’idée de déformer une illustration d’artiste pour pouvoir mieux la caler dans le cadre que vous avez choisi ? Non ? Et ben les fontes c’est pareil. Les petites lettres que vous lisez sont des dessins, des œuvres d’art, les déformer, c’est saccager le travail de l’artiste.

Le gros souci, c’est que pour beaucoup de gens, la seule qualité esthétique d’un texte, c’est qu’il soit justifié. Vous pouvez saloper les espaces et provoquer une lecture difficile, ça sera moins grave que si la composition était en drapeau. Pourtant, le texte dans un livre, c’est l’élément le plus indispensable. Même si les illustrations on un pouvoir d’évocation important, elles sont moins essentielles que le texte. On ne devrait pas tordre le texte pour mettre en valeur les illustrations.

Bref, vu le prix que coûte un livre de jeu de rôle, vu que souvent c’est un objet qui se veut joli et vu que enfin la composition me déçoit par des gris typographiques médiocres ou mauvais, je suis souvent finalement un peu amer et j’ai du mal à profiter du livre de jeu de rôle en tant que bel objet physique. Autant le lire sur tablette, c’est moins lourd.

Et sinon, en me lisant, vous aurez aussi compris que si vous tenez à votre santé mentale, il faut éviter par dessus tout de s’intéresser à la typographie.

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